"Ce ne sont pas les choses qui troublent les hommes, mais leurs jugements sur les choses" - Epictète
"Ce ne sont pas les choses qui troublent les hommes, mais leurs jugements sur les choses" - Epictète
Un portrait de Shakespeare découvert en 2009

Sur quelques phénomènes hypnotiques dans le théâtre shakespearien

De la confusion mentale chez Hamlet.

Scène 2, acte V, Hamlet se confronte à Laërte dont il a tué le père (par erreur, convenons-en). Shakespeare fait s'excuser son héros en ces termes :

 

"Est-ce Hamlet qui aoffensé Laërte ? Non, Jamais.
Si Hamlet s'absente d'Hamlet,
Et si dans cette absence il offense Laërte,
Alors ce n'est pas Hamlet qui agit, Hamlet l'affirme,
Et la seule coupable est sa folie : Hamlet est au nombre des offensés..."


La tirade dans son ensemble marque le point de bascule de la tragédie. C'est la clé qui dans son mouvement serre le ressort dramatique des actes précédents pour déclencher la machinerie du dénouement, broyeuse de destins, à laquelle aucun des protagonistes ne survivra.

Mais qui est donc ce Hamlet dont parle Hamlet ? Lui-même ou un autre ? Et si c'est un autre, de qui s'agit-il ? De son génie intérieur ? Du spectre de son père qui le hante ? D'une diffraction de sa personnalité en une entité constituée selon ce trouble de dissociation dont souffrent les schizophrènes ?

Toutes les hypothèses paraissent fondées et non exclusives les unes des autres. Cette lecture plurielle à laquelle invite le texte est un des beaux effets du génie shakespearien.

 

Cet art de la polysémie vaut également d'être considéré sous l'angle particulier de l'hypnose et analysé comme un modèle qui éclaire une des principales étapes de la transe : la confusion mentale. Tout praticien en hypnose s'en sert en effet pour induire une transe profonde chez ses patients. Le jeu consiste à surprendre le sujet, à le déstabiliser par des propos inattendus, des coq-à-l'âne, des renversements de perspectives ou des comportements étranges qui visent à court-circuiter son conscient, à mettre celui-ci comme « hors d'état de nuire », afin d'instaurer un dialogue direct avec l'inconscient.

Shakespeare fait de même dans son théâtre, à l'échelle des foules, pour produire des transes collectives et revient en cela aux racines de l'antique tragédie, où convergent l'art et la médecine, dans un spectacle cathartique voué à purger les âmes. Qu'exprime donc Hamlet de tout cela dans cet extrait si bien traduit par le poète Yves Bonnefoy?

 

Hamlet abandonne ici à la démence, à ses forces obscures, l'exécution et la responsabilité de son projet, à savoir venger son père en tuant Claudius, le frère assassin, qui établit son imposture sur le royaume du Danemark, en lui ravissant et son trône et la reine son épouse.

Hamlet Inconscient est alors investi d'une mission criminelle, sans cesse différée jusque-là par Hamlet Conscient, et dont ce dernier ne saurait être tenu pour responsable.

 

Qu'Hamlet reste incapable d'assumer consciemment son projet, lequel est pourtant fondé en droit comme en acte, constitue le vrai mystère de la pièce. En admettant toutefois que s'il feignait la folie à l'acte 3, ici Hamlet y sombre entièrement, c'est donc avec lui que Shakespeare nous plonge, nous aussi, au cœur de la confusion mentale.

D'une telle expérience, l'hypnothérapeute peut tirer une série de règles applicables dans sa pratique.

Règle #1 L'inversion des valeurs.

 

C'est en pleine conscience que les actes les plus fous s'accomplissent. Pour Hamlet, celui de tuer Polonius, le bon et fidèle ministre à la place de Claudius le roi imposteur, son beau-père. Pour le patient, la folie de subir, voire d'entretenir un symptôme toxique qu'il ne tient qu'à lui d'effacer. Au contraire, la démence s'affirme dans sa dimension réparatrice. Dans l'hypnose, comme dans Hamlet, c'est à l'inconscient qu'il appartient de réaliser l'unification du sujet, de lui faire retrouver sa cohérence et faire coïncider ses élans intimes avec ses actes sociaux.

 

Règle #2 La logique du non-sens.

 

La folie d'Hamlet s'exprime par un syllogisme, forme rhétorique par excellence du raisonnement. A nouveau, la raison est folie et la folie raisonnable. De même le thérapeute tire avantage de sa position dominante pour confondre le conscient du sujet en rationalisant l'impensable, le trouble, l'inédit.

 

Règle#3 : la dissociation.

 

D'où vient que le fou parle de lui-même avec l'empathie surfaite d'un plaideur ou le détachement d'un médecin discourant sur un cas clinique ? Hamlet n'est jamais aussi lucide que précisément lorsqu'il se quitte, lorsqu'il lâche prise et « s'absente de lui-même », livré tout entier à son activité inconsciente, où il puise enfin son vrai mobile. Tout comme le patient, qui, dans la dissociation opérée par son thérapeute, sent finalement émerger, du plus profond de lui, les ressources disponibles pour se dépasser et sortir de son mal-être. Il est temps à présent de répondre à la question de départ : qui est donc ce Hamlet qui parle d'Hamlet ? Lui-même ou un bien un autre ? À moins que ce ne soit Shakespeare lui-même, qui maîtrisant le triple secret de la confusion mentale s'en sert avec adresse pour plonger son public dans la transe, tout en faisant accéder son héros à une conscience élargie, enveloppante, d'autorité divine, celle de son créateur tout puissant.

 

Sur quelques phénomènes hypnotiques dans le théâtre shakespearien, Mark Lahore, octobre 2013.

Jean Simmons jouant Ophélie dans le Hamlet de Laurence Olivier 1944

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